
Quand un arrêt de travail est lié au travail lui-même, une cause domine toutes les autres : la charge de travail. Derrière ce constat se cache une transformation profonde du travail. Et une question concrète pour les entreprises : comment la mesurer avant qu’elle ne casse ?
On parle beaucoup de bien-être au travail. Pourtant, sur le terrain, une réalité plus prosaïque revient sans cesse : les gens ont trop à faire, dans un temps qui ne suffit plus. La charge de travail n’est pas un ressenti isolé. C’est devenu un fait mesurable, et un signal que les entreprises gagneraient à prendre au sérieux.
Charge de travail : ce que disent les chiffres
D’abord, une précision utile. Toutes les absences ne sont pas dues au travail : la première cause d’arrêt reste la maladie ordinaire. Cependant, lorsqu’un arrêt est lié au travail, une difficulté arrive nettement en tête. Interrogés sur ce qui a déclenché leur arrêt, les salariés concernés citent la charge de travail en premier, à 56 % au total, loin devant le manque de reconnaissance (38 %) et les mauvaises relations avec la hiérarchie (30 %) ¹.
Par ailleurs, le phénomène s’aggrave. La part des actifs dont la première cause d’arrêt est le travail a fortement progressé depuis 2019, passant d’environ 23 % à 33 % dans les entreprises de 50 salariés et plus ¹. En parallèle, 57 % des actifs estiment aujourd’hui que leur charge de travail est importante et qu’ils ne parviennent plus à y faire face ¹.
Plus révélateur encore : la charge de travail empêche parfois de se soigner. Ainsi, 28 % des personnes qui n’ont pas pris un arrêt pourtant prescrit expliquent l’avoir refusé parce que leur charge était trop importante pour s’absenter ¹. Autrement dit, le trop-plein finit par se retourner contre la santé, deux fois.
Ce que cette hausse révèle de l’évolution du travail
Cette progression n’a rien d’un hasard. En effet, la DARES documente depuis des décennies une intensification continue du travail. La proportion de salariés soumis simultanément à au moins trois contraintes de rythme est passée de 6 % en 1984 à environ 35 % en 2013 ². De plus, après une pause au début des années 2000, cette intensification a repris, portée notamment par les outils numériques et le suivi informatisé de l’activité ².
Ensuite, le numérique a brouillé les frontières. Mails du soir, notifications, disponibilité qui s’étend au-delà des horaires : le travail déborde, et le télétravail, mal encadré, peut accentuer ce débordement. Comme le résume un constat de la DARES, il existe un hiatus entre un discours managérial vantant des organisations plus libres et une réalité de terrain vécue comme une intensification ².
Enfin, la charge n’est pas qu’une affaire de volume. Les travaux récents de la DARES sur la santé mentale le montrent : lorsque la charge est élevée et l’autonomie faible, le bien-être psychologique se dégrade fortement, tandis qu’une réelle marge de manœuvre joue un rôle protecteur ³. Vous pouvez approfondir ces analyses via les travaux de la DARES sur les conditions de travail. La charge de travail n’est donc pas seulement une question de quantité, mais de rapport entre les exigences et les moyens d’y répondre.
Comment objectiver la charge de travail en entreprise
C’est là que tout se joue. Trop souvent, la réponse tient en deux mots : « mieux s’organiser ». Or renvoyer la charge de travail à un problème d’organisation personnelle, c’est faire porter à l’individu ce qui relève du collectif. La vraie démarche consiste à mesurer, avec des indicateurs concrets.
Le rapport de référence sur les risques psychosociaux, dit rapport Gollac, place justement l’intensité et le temps de travail au premier rang des six grandes familles de risques ⁴. Il fournit des repères précis, que l’on peut traduire en indicateurs suivis dans le temps.
Les indicateurs d’intensité
Concrètement, on observe les contraintes de rythme (délais serrés, dépendance à une demande extérieure immédiate), les objectifs flous ou irréalistes, les interruptions fréquentes et non préparées, les instructions contradictoires, et la polyvalence subie plutôt que choisie ⁴.
Les indicateurs de temps
Ensuite, on mesure la durée réelle du travail et les dépassements d’horaires, mais aussi l’extension de la disponibilité : mails et appels hors temps de travail, sollicitations le week-end, congés régulièrement repoussés ou non pris.
Les indicateurs RH à croiser
Enfin, ces perceptions gagnent à être croisées avec des données concrètes déjà disponibles : heures supplémentaires, absentéisme répété, turnover, délais non tenus, écart entre les effectifs et le volume d’activité. Un principe guide l’ensemble : interroger directement les salariés et suivre ces indicateurs dans la durée, plutôt que de se contenter d’une photographie ponctuelle ⁴.
De la mesure à l’action
Mesurer ne sert à rien si l’on n’agit pas. Cependant, l’action efficace ne consiste pas à demander aux salariés de tenir davantage. Elle consiste à ajuster ce qui produit la surcharge : le volume confié au regard des moyens, les priorités, les délais, et surtout les marges d’autonomie, dont on sait qu’elles protègent la santé.
C’est précisément ce que nous accompagnons chez Meonis : aider les entreprises à objectiver la charge de travail, puis à agir sur l’organisation plutôt que sur les seules personnes.
À retenir : Quand un arrêt est lié au travail, la charge de travail en est la première cause, citée loin devant tout le reste, et sa part progresse depuis 2019. Cette hausse traduit une intensification de long terme, aggravée par l’hyperconnexion et le manque d’autonomie. Surtout, la charge de travail se mesure : contraintes de rythme, objectifs, interruptions, temps réel, disponibilité, croisés avec les indicateurs RH. Mesurer, c’est déjà commencer à prévenir.
Notes et sources
- Enquête sur les arrêts de travail et les plans d’action santé, Ipsos BVA pour Workplace Options, 7e édition, mars 2026 (2 000 actifs, ensemble du secteur privé).
- DARES, enquêtes Conditions de travail ; « Conditions de travail : reprise de l’intensification du travail chez les salariés », Dares Analyses n° 049, 2014.
- DARES, rapports sur l’impact des conditions de travail sur la santé mentale, août 2024 (effets combinés de la charge de travail et de l’autonomie).
- Rapport du collège d’expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail (rapport Gollac), 2011 : l’intensité et le temps de travail, première des six familles de facteurs de risque.
Cet article aborde la santé au travail. Si vous traversez une période difficile, il est utile d’en parler à votre médecin ou à un professionnel.
→ Objectiver la charge de travail et agir sur l’organisation : meonis.fr/entreprise
